Airport
Le susurrement des hôtesses dans les bas-parleurs des halls, le vrombissement des réacteurs sur la piste d'envol, c'est d'abord cela un aéroport, des voix qui parlent de New York, Bombay et Santiago, des voix qui énumèrent si doucement le monde que chaque ville de destination devient une terre promise.
Avant guerre, les voix annonçant le départ et l’arrivée des trains dans les gares étaient toujours des voix rocailleuses de mâles, le voyage étant alors une affaire d'hommes. Mais depuis la guerre, celui-ci a changé de sexe. Il est devenu féminin, surtout le voyage aérien, grâce aux voix enjôleuses des sirènes susurrant dans l’océane rumeur des halls. C'est donc aussi cela un aéroport : un lieu où le plus routinier des voyages se présente avec une part de rêve.
D’ailleurs, entre le hall et les pistes d’envol s'étend la zone privilégiée des espaces en franchise, des magasins et des articles duty free, éden des ménagères cosmopolites. Un aéroport, c'est une ville où nul n’habite, une ville où l'on va travailler sans y résider, où l’on se rend seulement pour la quitter. Bien plus que dans les ports et dans les gares, on s’y sent doublement passager : dans la ville ellemême et dans sa propre vie.
Tout est d'ailleurs conçu pour adoucir, agrémenter ce sentiment du transitoire : les lumières tamisées, les sons filtrés, la voix des sirènes, l’aménagement des halls. Tout passage d’une ville à une autre, d'un continent à un autre, d'un élément à un autre implique une petite épreuve et de subtiles initiations.
Jusqu'aux années récentes, il suffisait pour accéder aux zones d’embarquement de montrer ses papiers pour dire qui l’on était. Avec le terrorisme et les détournements, il faut dire et prouver aussi qui l’on n’est pas. Chaque fois que je franchis le portique d’un détecteur magnétique, je pense aux épreuves des anciens Égyptiens. Eux aussi devaient (après leur mort) franchir des portiques et prouver qu’ils n'étaient pas des terroristes de l’au-delà, en énumérant un à un les méfaits et les crimes qu'ils n'avaient pas commis. Mais pour l’instant, dans les aéroports, œil électrique et détecteur magnétique ne perçoivent, ne dénoncent que vos menus objets en fer, non vos méfaits ou vos mensonges...
Une ville presque complète avec ses boutiques, ses bars, ses restaurants, ses parkings, ses garderies, ses librairies, ses infirmeries... et ses commissariats. Sans compter tous les services et bâtiments spéciaux. Des milliers de personnes viennent chaque jour y travailler, des millions d’autres y passer chaque année. Et pourtant, on n’y perçoit pas sur-le-champ l’évidence ni la réalité du voyage. Dans une gare ou un port, trains et bateaux sont là, pratiquement sous vos yeux. Dans un aéroport moderne, disposant pour l'embarquement de passerelles télescopiques, on n'aperçoit l'avion qu'au moment d'y monter.
Une remarque encore : j'écris aéroport. Mais dans cette ville aux sirènes enjôleuses, aux ménagères cosmopolites, aux habitants chaque jour changeants, dans cette ville où nul n’habite mais qui reçoit le monde entier, dans cette Babel électronique et fourmillante, on ne parle pratiquement qu’une seule langue. Depuis la dernière guerre l'anglais est devenu la langue officielle des nuages quand ils parlent entre eux dans le ciel ou qu'ils conversent avec le sol. En babélien, décollage se dit donc taking off, atterrissage landing, embarquement boarding, boutiques hors taxe duty free shops. Et aéroport se dit évidemment airport.
Pourquoi dans un aéroport, ne perçoit-on pas immédiatement la réalité du voyage ?
1. On n’aperçoit l’avion qu’au dernier moment avant d’y entrer.
2. L’aéroport est une grande ville avec ses bars, restaurants, magasins etc.
3. On peut parler plusieurs langues avec d’autres passagers.
4. Le sentiment du transitoire est adouci par le comfort des halls.
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